Une vie sans amour ne compte pas. Ne vous demandez pas quel genre d'amour vous devriez rechercher, spirituel ou matériel, divin ou terrestre, oriental ou occidental. L'amour n'a pas d'étiquettes, pas de définitions. Il est ce qu'il est, pur et simple. "L'amour est l'eau de vie. Et un être aimé est une âme de feu ! L'univers tourne différemment quand le feu aime l'eau."
Cette photo a été prise à Damas en 1899. Le nain est Samir. Il est chrétien et ne peut pas marcher. Celui qui le porte sur son dos est Muhammad. Il est musulman et il est aveugle.
Mohamed compte sur Samir pour lui dire où aller, et Samir utilise le dos de son ami pour naviguer dans les rues de la ville. Ils étaient tous les deux orphelins et vivaient dans la même pièce.
Samir était un hakawati, il avait le don de la narration et racontait des histoires de mille et une nuits aux clients d’un café à Damas, Mohamed vendait des bolbolas devant le même café et aimait écouter les histoires de son ami.
Un jour, lorsqu’il s’est retiré dans sa chambre, Muhammad a trouvé son compagnon mort. Il a pleuré et pleuré son ami pendant sept jours d’affilée. Quand on lui a demandé comment ils s’entendaient si bien, étant de religions différentes, il a seulement dit ceci :
« Ici, nous étions pareils », pointant de sa main sur son cœur.
Un guerrier fatigué d’errer de vains combats en longues marches s’en fut un jour rendre visite, au fond d’une forêt bruissante, à un ermite réputé pour sa sagesse sans défaut. Dans la hutte où il fut reçu cet homme confia au sage sa fatigue des cruautés et des malheurs de notre monde, puis il lui dit : – Soyez mon maître. Je vous supplie de m’enseigner ce savoir probablement simple qui fait briller votre regard. L’ermite accepta de l’aider. Il lui apprit comment discipliner son souffle, maîtriser ses pensées, goûter la vie cachée derrière l’apparence. Le guerrier l’écouta, puis s’en revint chez lui. Il s’exerça, il crut bien faire. Ce fut en vain. Il se perdit. A bout de patience, un matin, il revint auprès du saint homme. – Malgré mes efforts, lui dit-il, mes progrès sont inconsistants. Je suis toujours aussi avide, et mal à l’aise dans ma peau. Comment, moi qui m’aime si peu, pourrais-je un jour aimer les autres ? L’ermite lui donna de nouvelles leçons. Il lui apprit l’art de brider les débordements de ses sens, d’apaiser les bruits de son cœur, d’éviter les vaines tempêtes. L’autre écouta, hocha la tête et s’en alla révigoré. Jour après jour il s’exerça, observa les ordres donnnés, tenta de comprendre et d’aimer. Peine perdue. Après un an, il se sentit plus malheureux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’en retourna voir l’ermite, se plaignit, se mit en colère. – Vieil homme, lui dit-il, votre savoir est nul. J’ai tout fait comme il le fallait et je suis toujours aussi vide. Je crains fort que vous ne soyez qu’un vulgaire marchand de vent. L’autre écouta ses jérémiades avec une attention pointue, puis s’en fut prendre un jeu d’échecs dans un coin obscur de sa hutte. Il l’installa entre eux. Il dit : – Jouons ensemble une partie définitive et sans pitié. Voici ce que je te propose. Celui qui la perdra mourra. Le vainqueur tranchera la tête du vaincu. Es-tu d’accord pour cet enjeu ? Le soudard, étonné, regarda le vieil homme. Il vit, dans son regard, un éclat de défi. – D’accord, dit-il. Finissons-en. Ils se penchèrent, face à face, sur les figurines de bois. Le guerrier se trouva bientôt en posture presque intenable. Chacun avait joué six coups, il avait perdu quatre pièces et son roi était découvert. Il s’en trouva tant effrayé qu’il joua de plus en plus mal. Il regarda son adversaire. Il le sentit impitoyable. Assurément, cet homme-là n’hésiterait pas un instant à l’empoigner par les cheveux et le saigner comme un chevreau. Alors, l’esprit vertigineux, il se dit qu’il n’était plus temps ni d’avoir peur, ni de se plaindre. Il se souvint que d’ordinaire il savait finement jouer. Pourquoi n’y parvenait-il plus ? « Parce que j’ai peur », se dit-il. Il s’efforça de respirer comme cet homme imperturbable lui avait autrefois appris. Lui vint alors l’idée que le plus important était de jouer pleinement, quoi qu’il arrive, jusqu’au bout. Il s’absorba un long moment, courbé sur le champ de bataille. Il vit comment sauver son roi. Il jubila, reprit espoir. Après vingt coups, « bien, se dit-il, me voilà de partout gardé ». Trois coups de plus. Son cœur bondit. Une faille lui apparut dans le jeu de son adversaire. Il poussa un rugissement, prit sa reine pour l’engouffrer dans cette brèche, là, ouverte. Son geste resta suspendu. Il regarda le vieil ermite, le vit d’humeur aussi égale qu’à l’instant où lui-même était presque vaincu. Il baissa le front. Il pensa : « Pourquoi tuerais-je ce brave homme ? En vérité, je suis certain qu’il aurait pu dix fois me vaincre quand l’épouvante m’embrumait. Il ne l’a pas fait, Dieu merci. » Il grogna, reposa sa reine et poussa un pion inutile. L’ermite, d’un revers de main, renversa l’échiquier dans l’herbe – Il faut vaincre la peur, dit-il. Ensuite peut venir l’amour. Le guerrier éclata de rire. Ils restèrent longtemps ensemble à goûter le temps qu’il faisait.
Cet homme-là s’aimait beaucoup. Et comme il était fortuné, pour se contempler à son aise il avait dans son palais tapisser sa chambre secrète, jusque sous le lit, de miroirs. Il s’y enfermait tous les soirs, s’y faisait des mines royales et s’admirait, face et profil, et souriait à son image. Il s’estimait beau comme tout et s’en trouvait ragaillardi.
Un matin il quitta les lieux en laissant la porte entrouverte. Son chien entra, vit d’autres chiens. Il renifla. Ils reniflèrent Il aboya. Ils aboyèrent. Furieux, il se rua sur eux. Le combat fut épouvantable. Les batailles contre soi-même sont les plus féroces qui soient. Le chien mourut, exténué. Son maître en fut si désolé qu’il ordonna, la voix brisée, de murer la maudite porte. Or un derviche, par hasard (les contes font de ces miracles), passait ce jour-là par chez lui.
– Ce lieu peut beaucoup vous apprendre, lui dit-il. Laissez-le ouvert.
– Comment cela ? demanda l’homme.
– Le monde est comme vos miroirs. Il est neutre. Il renvoie, fidèle, l’image que nous lui offrons. Soyez content, le monde l’est. Soyez anxieux, il l’est aussi. Dans chaque être, dans chaque instant, insupportable ou bienheureux, nous ne voyons rien du dehors. Nous ne voyons que notre image. Allez consulter vos miroirs et comprenez ce qu’ils vous disent. Alors toute peur, tout refus, tout combat s’en iront de vous.
Sing était un jeune homme pauvre. Quand moururent ses vieux parents il s’en fut chercher du travail. Il en trouva chez une femme qui riait comme l’oiseau chante. Il fut un bon garçon de ferme, honnête, généreux, vaillant. Un jour, sa patronne lui dit :
– Je m’en vais demain en voyage. Tu sais que derrière chez nous, dans le jardin, sont trois cabanes. Laisse la troisième tranquille. Je te défends d’y pénétrer.
Sing promit. Il lui obéit. Quand elle revint, après six mois :
La femme lui remit un beau mouchoir de lin soigneusement plié.
– Dedans, dit-elle, est ton salaire. Je crois que tu seras content.
Dans sa pauvre maison à peine retrouvée il déplia le linge. Il cachait une pièce d’or magnifiquement ouvragée. Il s’en fut la montrer à l’Ancien du village.
– Un sou de rossignol, dit le vieux. C’est très rare. Il est ainsi nommé parce que cet oiseau-là met cent ans à le ciseler. Je te l’achète mille écus.
L’affaire fut bientôt conclue. Le jeune homme se maria et fut heureux, vaille que vaille. Or il advint que son voisin apprit tout de son aventure. Il voulut lui aussi palper ce fameux sou de rossignol. Il s’en fut donc chez cette femme et se fit par elle embaucher. Même travail, même voyage et même recommandation. Mais dès la patronne partie, « à quoi bon, se dit-il, attendre qu’elle revienne ? » Il ouvrit la troisième porte. Il aperçut un rossignol sur une branche de prunier. Il perçut à peine son chant. L’oiseau s’envola, la cabane aussi, et la maison, et le jardin. L’homme se retrouva assis dans un buisson, sous le ciel pâle, loin de chez lui. Ce fut ainsi.
» Wunzi est un enfant indien. Il est à l’âge adolescent où les vivants de sa tribu doivent aller à la rencontre de celui qu’on nomme l’Esprit. A chacun le sien en ce monde. Wunzi ne sait rien de celui qui le visitera sans faute, sauf qu’il sera son protecteur sur le dur chemin de la vie. Sous le vent vif de la prairie il bâtit sa hutte de branches. Il devra vivre là sept jours, loin des siens, sans manger ni boire. Il s’installe dans son abri. Il attend. Son coeur est en paix. Passent trois journées solitaires.
Au matin du quatrième jour apparait au seuil de sa hutte un étranger au beau regard. Il s’assied en face de lui. Il est coiffé de feuilles vertes et vêtu d’un plumage d’or. Wunzi se tait mais son coeur tonne. Il ne sait s’il a devant lui un vivant de chair véritable ou si la faim trompe son oeil. Il lui tend une main tremblante. Son geste reste à mi-chemin car l’étranger parle. Il lui dit : – Enfant, mon nom est Mondawmin. En moi est un savoir utile que tu peux m’arracher du corps. Pour cela tu dois me combattre. Si tu parviens à me tuer tu ne seras pas né pour rien parmi les hommes de la terre. – Puisqu’il le faut, répond Wunzi. Il se lève. Il se sent fiévreux. Il a mal de la tête aux pieds. Mondawmin lui aussi se dresse. Wunzi s’agrippe à son manteau, il cogne du front, il s’enrage. Combien de temps s’acharne-t-il ? Quand vient la fin de la journée, il ne voit plus que brume rouge. Mondawmin le prend aux poignets. Il dit : – Je reviendrai demain. Wunzi tombe le front dans l’herbe. Quand il relève enfin la tête, la lune est seule à le veiller.
A l’aube l’étranger revient. Wunzi se sent plus démuni, plus misérable que la veille mais plus furieux, plus dur de coeur. Il combat comme un enragé. Vient le soir à l’horizon rouge. Mondawmin le prend aux cheveux. Il lui dit, la bouche à l’oreille : – Demain est notre dernier jour. Si tu parviens à me tuer, enterre-moi. Ne m’oublie pas. Soigne ma tombe un an durant, je n’aime pas la mauvaise herbe. Le temps venu je renaîtrai. Il disparait dans le ciel noir.
Dernière nuit, nouveau matin. Wunzi s’avance sur la plaine. Mondawmin vient dans le vent vif. Son plumage est éblouissant. Sa coiffure de feuilles vertes frémit, environnée d’oiseaux. Il fait halte, il ouvre les bras. L’enfant aussi. Ils se contemplent et tout soudain, d’un même élan, s’étreignent comme père et fils depuis trop longtemps séparés. Wunzi à cet embrassement met toute la vie de son âme, toute la force de sa chair. Bientôt le front de Mondawmin se renverse, ses yeux se ferment, et ses jambes perdent le sol. Il meurt ainsi, sans une plainte. Alors Wunzi le couche là, sur l’herbe que le vent fléchit. Il le déshabille et l’enterre. Enfin il peut rentrer chez lui.
Passent le printemps et l’été. L’enfant tous les jours est venu. Il a prié, lavé la terre sur la tombe de Mondawmin. A la première aube d’automne une plante nouvelle nait. Ses longues feuilles sont semblables à celles qui coiffaient le front de l’homme au costume de plumes. Elles habillent un épi luisant. Wunzi s’agenouille et se penche. – Bienvenue, Mondawmin, dit-il. Merci de revenir au monde.
C’est ainsi, disent les anciens, que le premier plant de maïs fut donné au peuple des hommes . «
» Au crépuscule, il allait s’allonger dans une clairière au coeur de la forêt.
Il aimait à dormir sans toit.
Une étoile luisait au firmament, chaque nuit plus belle, chaque fois plus proche. Tous les soirs, les rêves transparents de l’homme tressaient vers le ciel une fine échelle de lumière. Il y montait toujours, les yeux fermés, le coeur ouvert, le pas infiniment confiant.
Un matin, alors qu’il allait se laver au ruisseau bordant la clairière, il avait vu sur l’eau scintiller un sourire de femme. Entre les feuilles de l’arbre qui surplombait les flots, la fée de l’étoile le regardait. Elle était belle, cette promise tout juste descendue des songes de son amant.
Ils s’étaient caressés en riant. Le temps avait passé. Elle avait en gémissant mis au monde trois enfants. Ils avaient vieilli, s’adorant patiemment.
Un matin, le fée avait su qu’elle devait s’en aller par-delà la tristesse et la joie. Mais, avant, elle voulait remercier cette terre qui lui avait ouvert les bras, ce pays où elle avait été rêvée, espérée, aimée enfin et qui, maintenant et pour longtemps, porterait ses enfants.
Au coeur de la forêt, elle avait fait glisser à ses pieds, dans une valse de poussière, sa robe rouge et ses bracelets d’argent. Elle avait tendu à son époux un sac rempli de graines de toutes les couleurs et s’était allongée, dans un frisson, nue sur la terre noire. Au creux de ce nombril du monde, elle s’était mise à chanter, d’une voix claire et forte, qui bientôt avait envahi toute la clairière. Et tandis qu’elle chantait, son beau corps pâle, poreux, s’était lentement enfoncé dans le sol. Quand il avait été entièrement recouvert, l’homme avait, comme il était dit, semé toutes les graines données.
Et puis à genoux dans la boue, il avait pleuré longtemps, pluie tendre sur la vie avalée de sa bien-aimée.
Au matin, le premier rayon du soleil avait effacé dans le ciel toute trace de tristesse. Sous la coulée d’or de sa chaleur, les graines avaient germé en une senteur chaude et sucrée.
De cette floraison sur le corps hospitalier d’une fée, le premier jardin du monde était né. «