L’inquiétude du déjà-vécu : Kierkegaard et le vertige de la répétition

Une angoisse silencieuse

Il y a des phrases qui ne se lisent pas, elles se reconnaissent. Celle-ci en fait partie. Kierkegaard, penseur de l’angoisse et de l’existence singulière, met ici des mots sur une sensation que beaucoup ont ressentie sans jamais oser la formuler : celle d’être, malgré soi, la copie tardive d’une vie déjà vécue par un autre.

Ce n’est pas le déjà-vu au sens banal du terme, cette impression fugace et presque ludique de reconnaître un lieu ou un instant. C’est plus grave, plus insidieux. C’est la crainte que notre existence entière — nos choix, nos douleurs, nos élans — ne soit qu’une répétition différée, un scénario écrit ailleurs et rejoué sans notre consentement.

Le philosophe de la répétition

Ce vertige n’est pas anodin chez Kierkegaard. La notion de répétition (Gjentagelse, en danois) occupe une place centrale dans sa pensée, au point qu’il lui consacre un ouvrage entier. Pour lui, la répétition n’est pas simplement le retour du même : c’est une question existentielle, presque religieuse — peut-on revivre, retrouver, redevenir soi, ou sommes-nous condamnés à n’être que l’écho de ce qui a déjà eu lieu ?

Dans ce fragment, l’angoisse ne vient pas du fait de se répéter soi-même, mais de répéter un autre, à son insu. Et le plus troublant, c’est le moment de la prise de conscience : Kierkegaard ne s’en aperçoit jamais à l’avance, seulement après coup, quand le vécu est déjà consommé. L’inquiétude n’est donc pas dans l’événement, mais dans la lucidité rétrospective — cette manière que nous avons de comprendre notre vie seulement en la regardant par-dessus l’épaule.

Une inquiétude toujours actuelle

Cette pensée résonne étrangement avec notre époque. Combien de vies aujourd’hui semblent suivre des trajectoires balisées — mêmes études, mêmes ambitions, mêmes récits de réussite ou d’échec — au point que l’individualité semble parfois se dissoudre dans la répétition sociale ? Kierkegaard, au XIXe siècle déjà, pressentait ce danger : celui de vivre une vie qui n’est pas véritablement choisie, mais simplement rejouée.

Il y a pourtant, dans cette inquiétude même, une forme de lucidité salvatrice. Se demander si l’on vit sa propre vie ou celle d’un autre, c’est déjà refuser la répétition aveugle. C’est le premier pas vers ce que Kierkegaard appelait l’existence authentique : celle qui naît du choix conscient, et non de l’imitation inconsciente.

En guise de méditation

Peut-être la question n’est-elle pas de savoir si nos vies ressemblent à d’autres — elles le font toujours, en partie. La vraie question est de savoir si nous en avons conscience à temps, avant que le vécu ne devienne, comme le dit Kierkegaard, « déjà du vécu ».

La plupart des problèmes du monde viennent…. (Shams de Tabriz)

Clotilde de Vaux

Le 5 avril 1846 mourait la femme de lettres française Clotilde de Vaux, qui est aujourd’hui connue pour son rôle dans le développement de la pensée positiviste d’Auguste Comte. Née en 1815, Clotilde Marie grandit dans la petite noblesse désargentée où l’ancienne carrière militaire de son père lui permit d'étudier au sein des maisons d'éducation de la Légion d'honneur - fondées en 1805 - qui étaient réservées aux descendantes des membres de cet ordre. De 1835 à 1839, elle vécut avec son mari qui s'enfuit après la découverte de ses activités illégales - faussaire, voleur - et qui la laissa sans ressources et sans travail. De plus, elle ne pouvait pas être libre à une époque où il était interdit aux femmes de se remarier tant que le divorce n’était pas prononcé. Et si celui-ci était possible en cas de « faute » grave de la femme, seul le mari pouvait y consentir jusqu'à ce que le divorce ne soit de nouveau autorisé - sous certaines conditions - en 1884. C'est dans ce contexte que Clotilde de Vaux se lança dans une très brève carrière littéraire à travers un recueil de poèmes, une nouvelle et un roman inachevé dans les années 1840. Sa nouvelle « Lucie » (1845), qui fut publiée en feuilleton, revenait d'ailleurs sur sa triste vie personnelle. Cette fervente chrétienne publia enfin deux brochures (1835, 1844) dans lesquelles elle développa ses idées sur la religion ainsi que sur la nécessité d’aider les nécessiteux sur le plan financier et médical. C’est durant cette période qu’elle rencontra le philosophe Auguste Comte (1798-1857) qui était un des enseignants de son frère à l'École polytechnique et qui tomba fou amoureux d’elle. Et bien que non-réciproque, cette relation se traduisit par une importante correspondance à partir de 1845. Au milieu du XIXe siècle, ce philosophe renommé avait développé son propre courant de pensée qui postule que « seuls les faits d'expérience et leurs relations peuvent être objets de connaissance certaine » comme il le disait lui-même. C'est le positivisme. Ce courant mettait notamment l'accent sur la science, car il considérait qu'elle peut résoudre toutes les questions qui se posent à l'Homme. L'influence de la pensée sociale-libérale du comte de Saint-Simon (1760-1825), dont il fut le secrétaire de 1817 à 1824, est d'ailleurs indéniable dans son rapport aux sciences et à la société. Auguste Comte est aussi considéré comme le pionnier de la sociologie - terme qu'il créa en 1839 - qui devint une véritable discipline scientifique dans sa forme moderne à la toute fin du XIXe siècle. On ne sait pas si Clotilde de Vaux était une adepte du positivisme, mais elle eut une influence certaine sur la pensée de son prétendant à travers leurs longues discussions jusqu'à sa mort en 1846 à l'âge de 31 ans. Son décès prématuré - des suites de la tuberculose - ébranla beaucoup Auguste Comte qui acheva de donner une dimension religieuse à son courant avec la religion de l'Humanité. Centre de l'Église positiviste, elle s'appuie sur trois notions - altruisme, progrès, ordre - et semblerait vouer un culte à Clotilde de Vaux à travers la figure de la Vierge-mère. Elle est d'ailleurs représentée en Vierge à l'enfant dans un monument à la gloire de Comte sur la place de la Sorbonne. La chapelle de l'Humanité, qui est le seul temple positiviste subsistant en Europe - trois autres se trouvent au Brésil -, est d'ailleurs située dans l'immeuble parisien où elle était censée être morte.

En images : portrait de Clotilde de Vaux par le peintre français Louis-Jules Étex (1810-1889).

Il ne peut y avoir d’amitié là où… (Etienne de La Boétie )

Vous pouvez vous délivrer de la tyrannie, ( Étienne de la Boétie )